Logone et Chari. Les déplacés Boko Haram oubliés

Logone et Chari. Les déplacés Boko Haram oubliés

Installées par centaines à Waza, Zina et Mazera sans acte de naissance, ni carte d’identité ou d’autres pièces d’identification, les nombreuses familles qui ont fui la guerre vivent dans des conditions de pauvreté. L’Etat est appelé à agir en respect des lois internationales.

8 janvier 2021. Une kamikaze jihadiste de  Boko Haram tue 13 civils dont  8 enfants en faisant exploser la bombe qu’elle portait sur elle lors de l’attaque d’une bourgade à l’extrême-nord du Cameroun, tout près de la frontière  nigériane.

Il y a trois mois, dans les mêmes lieux, trois membres d’un groupe d’auto-défense du village Kaliari ont été abattus par des combattants présumés de Boko Haram. Ces groupes d’auto-défense composés de civils sont notamment chargés de fournir des renseignements ou de servir d’éclaireurs aux soldats.

Ces derniers jours, les attaques de Boko Haram se sont multipliées. Ces lieux sont devenus les théâtres d’attaques de ce groupe d’extrémistes musulmans originaires du nord-est du Nigeria. Les habitants sinistrés qui ne font plus confiance à l’armée,  ont décidé de fuir les villages pour chercher des terres d’accueil.

Logone Birni, lieu de refuge

Plus de dix milles familles ayant fui les conflits et les tueries de Boko Haram, se sont réfugiées ces trois dernières années dans les villages du département du Logone et Chari dans la région de l’extrême-nord. Les plus grands groupes de familles se trouvent  dans l’arrondissement de Waza. Depuis cinq ans, des dispositions ont été prises par les chefs traditionnels autochtones pour bien les accueillir et leur donner le nécessaire pour vivre. Les Ong leurs viennent aussi en aide. Mais en ce moment, les réserves de nourritures ont diminuées, les lieux d’habitations se font rares, la vie est devenue plus difficile.

En plus de Waza, les déplacés Boko-Haram ont trouvé refuge dans les villages de Zina, Mazera, Mandjour, Sara-Sara, Gala qui sont des très enclavés, et pour la plus part limitrophes du Tchad. 

La misère sociale

Plusieurs villages de Logone-Birni sont aux frontières du Nigeria et du Tchad. Une dizaine de ces villages sont totalement occupés par les déplacés. Il s’agit entre autres des villages Amtalia, Nyam-Nyam, Kala-Kafa, Gossama et Ngoulma, peuplés par trois grands groupes ethniques : les Mousgoum, les Kotokos et les Arabes Choas.

Cette partie du pays totalement oubliée par les autorités s’est transformée en véritable foyer d’hébergement des déplacés Boko Haram. Arrivés dans l’urgence, tout a été improvisé. Femmes, enfants, vieillards, sont rassemblés dans des maisons en ruines. Pas d’eau, pas d’électricité, pas d’école pour les plus petits. Les déplacés vivent juste au rythme des marchés périodiques. Le plus important c’est de survivre. 

« Ici, nous dépendons totalement du Tchad. Les jours de grands marchés, les commerçants partent du Tchad, traversent le fleuve Logone, qui est presque asséché, en pirogue pour venir nous vendre les marchandises comme les ustensiles de cuisines, les produits de première nécessité : le savon, l’huile et bien d’autres. En retour, nous leur vendons le poisson séché que nous pêchons dans le Logone », explique un déplacé.

Les déplacés qui étaient des éleveurs ont pour la plupart perdu leur bétail. « Nous avons fui avec nos troupeaux, beaucoup sont morts en chemin. Ici au village Amtalia, la maladie a décimé une partie d’entre nous. D’autres ont été saisis après la  destruction de leurs récoltes », indique  un déplacé. En cette période de saison sèche, le cliché de la misère sociale est saisissant. Des images à faire couler des larmes.

Pas de cartes d’identités et d’actes de naissances. 

Dans les villages El Birke et Kala-Kafra, les équipes d’Elections Cameroon (élecam) chargées de faire inscrire les populations sur les listes électorales se sont heurtées aux nombreux problèmes d’absence de carte d’identité chez les habitants de ces villages. Presque tous sont des déplacés Boko-Haram. Dans leur fuite, beaucoup ont perdu leurs pièces d’identité, et d’autres n’ont même jamais établi d’acte de naissance.

« Ce sont les agents d’élecam qui sont venus nous alerter ici. Nous avons constitué une unité mobile et nous sommes partis de Kousseri pour aller voir ça de très près. Je pense que la situation est vraiment très grave. On a de nombreux chefs de familles avec leurs épouses et des enfants sans carte nationale d’identité, et encore moins des actes de naissance. Nous avons plus de 15 000 personnes dans cette situation», comptabilise le sous-préfet de l’arrondissement de Zina Mohamadou hamsala.

La procédure est complexe puisqu’il faut passer par des jugements supplétifs dans les tribunaux pour établir les actes de naissances. « Beaucoup parmi eux n’ont jamais été à l’école, vraiment c’est une situation compliqué », souligne un agent du poste de police de Mazera. Pour des raisons de sécurité, le seul poste d’identification pour l’établissement des cartes d’identité, qui était installé à Logone-Birni, a été renvoyé à Kousseri.

De nombreux Nigérians se faisaient identifier dans ce poste et changeaient de nationalité pour devenir Camerounais. L’alerte a été donnée, ce qui a entraîné sa fermeture. En raison de la distance, beaucoup légalisent leurs documents mais à force d’attendre,  trois mois passent et le document n’est plus valide et il faut tout recommencer.

Pour alléger la procédure, le ministère de la décentralisation a donné le pouvoir aux chefs traditionnels de signer les « certificats de nationalités». Ils signent les documents pour attester qu’ils reconnaissent l’individu et qu’il est bel et bien Camerounais, avant de transmettre le dossier au sous-préfet et à la mairie.

Pour la délivrance des actes de naissance, des ong se sont installées dans la plus part de ces villages pour prendre en charge les frais financiers de la procédure du jugement supplétif et des tests d’âge apparent dans les hôpitaux. Mais cette action est encore très faible et ne couvre même pas 10% des populations déplacées.

A Yaoundé, le ministère de la décentralisation nous a affirmé n’être pas au courant de cette situation. Son responsable de cellule de communication indique que « le ministre prendra des mesures urgentes dans les prochains jours pour aller vers ces familles abandonnées».

Aider aussi les déplacés à rentrer chez eux.

Le sultan de Logone-Birni, par ailleurs sénateur Rdpc, Mahamat Bahar Marouf, mène depuis trois ans un combat rude pour demander à l’Etat de financer le  retour des déplacés Boko Haram dans leurs villages. Si le combat est noble, le silence jusqu’ici de l’Etat et l’absence d’argent empêche la réalisation de ce projet.

Les villages abandonnés se sont transformés en champs de ruine. On y retrouve des maisons incendiées par Boko-Haram. «Nous avons toujours peur. Les autorités nous rassurent que le village a déjà été sécurisé mais nous avons toujours peur d’y retourner parce que Boko Haram peut toujours ressurgir. Nous avons perdu beaucoup de membres de nos familles dans les conflits. Nous sommes encore hantés par l’atrocité des combats, et la manière avec laquelle ils ont égorgé nos enfants. Nous avons besoin de beaucoup plus d’assurance pour rentrer. Que l’Etat vienne nous aider », lance l’un des déplacés.

«Le chef de l’État a déjà aidé les membres du comité de vigilance en octroyant des motos, des armes blanches, des téléphones, pour que dès qu’ils voient quelque chose de suspect ils appellent. Les déplacés des  villages qui sont à la frontière avec le Nigeria ne  peuvent pas rentrer, ils préfèrent rester à Waza et Kala Kafra parce qu’il y a un peu de sécurité », précise le sénateur.

Respecter la loi.

La constitution du Cameroun dans son préambule consacre les principes d’égalité, de sécurité et de non-discrimination entre les différents peuples. Sur le plan international, les principes directeurs de l’Onu sur les déplacés internes demandent que chaque déplacé à l’intérieur de son pays jouisse des mêmes droits et libertés que tout le reste de la population du pays.

Par ailleurs, le Cameroun a ratifié de nombreux autres accords internationaux qui vont dans le même sens. Il s’agit par exemple du pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. L’article 11 exige que chaque Etat signataire assure un niveau de vie suffisant aux familles, en apportant de la nourriture des logements et vêtements à ceux qui en ont besoin, et mette tout le monde à l’abri de la faim.  Les déplacés Boko Haram en ont grand besoin en ce moment.

Hugo Tatchuam (Jade)

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